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mardi 15 mai 2007

éloge funèbre

Gustave Courbet, L’enterrement à Ornans.

Source image : http://webpublic.ac-dijon.fr/pedago/histgeo/Former/Stages/Art/Peinture%20histoire.htm


- Il était l'ami de tout le monde.

Au micro de la petite église, tels furent les premiers mots du jeune homme en costume. Ses yeux rougis, semble-t-il depuis plusieurs jours, venaient confirmer ses dires. Oui, le corps allongé, là à quelques mètres de lui, était aimé de tous. Toujours souriant, affable, dynamique, prêt à rendre service, sans cesse à l'écoute des problèmes des autres.
Pourquoi ?
La question semblait flotter dans les airs, slalomer entre les néons, et se heurter, implacable, aux colonnes de l'église. Les lettres, tombées à terre, se reformaient aussitôt, au milieu de la poussière, et revenaient inlassablement hanter les esprits.
Pourquoi ?

- Nous le regretterons tous, ajouta le porte-parole. Son humour, sa sagesse, ses conseils avisés, nous tous qui sommes ici pourrions en parler pendant des heures. Pour ma part, je me souviens...
Mais personne, à cette seconde, n'écoutait. Entre chaque oreille, jaillit, comme un palimpseste, une anecdote personnelle. Là un conseil en relations humaines, là un verre offert, là un sourire avenant qui réchauffe le coeur...

L'éloge funèbre allait prendre fin, après un dernier regard attendri de l'orateur en direction du cercueil, quand, du fond de l'église :
- C'est bien beau, tout ça, dit à haute et intelligible voix un homme âgé.
Tous se tournèrent vers celui dont des mèches et un chapeau masquaient le regard.
- Mais qui s'intéressait réellement à lui ? Que saviez-vous, vous tous, de ses passions, de ses joies, de ses peines, de ses espoirs ou de ses regrets ?
Un vague murmure d'indignation s'éleva assez vite, mais l'envie d'écouter la suite prit le dessus, comme si cet homme disait tout haut ce que chacun pensait tout bas.
- C'est vrai que je ne le connaissais pas, dit à voix basse une jolie jeune femme à son voisin qui la tenait par la main.
- Pensez-vous que l'on se tire une balle dans la citrouille quand la réalité correspond aux apparences ? Non, hein ?
Des hommes, dans les premiers rangs, voulurent se lever, sans doute pour chasser l'empêcheur d'enterrer en rond, quand le curé intervint :
- Vous avez parfaitement raison, mon fils, dit-il. Je connaissais bien ce jeune homme. Il m'a dit, peu avant son départ : "Vous savez, mon père, parfois, je me demande comment le Messie a pu supporter d'être aimé de tous et d'aucun en particulier."

Le vieil homme sembla sourire. Il opina du chef, en guise de salut, et quitta l'édifice.
Quelques pleurs jaillirent. Sa proche famille regarda ses pieds. Ce garçon, qui gagnait bien sa vie et était très entouré, vivait seul, n'avait plus ni père ni mère, et avait décidé d'en finir, comme ça.
En quittant l'église, on n'échangea pas sur les bienfaits qu'il avait apportés aux uns et aux autres. Non, on chercha simplement, enfin, à faire sa connaissance.
Et ce fut le silence dans les rangs.

Séb, 15 mai 2006

jeudi 3 mai 2007

texte de Séb sur la parano

- Je les entends même respirer, je vous dis. Vous n'entendez rien ?

Le vieil alcoolique, en boule au fond de la cellule, n'avait plus la force de seulement ouvrir les yeux en direction de la jeune femme assise en indienne à cinq mètres de lui. Si, pensa-t-il tout de même, l'on commence à ramasser les folles à la mode Jeanne d'Arc, on ne sera plus tranquilles nulle part. Même en cellule !

- Non, ajouta-t-elle, vous ne pouvez plus rien entendre après tout ce que vous vous êtes envoyé derrière la cravatte ! Pfff...

Le brigadier, lui, avait opté pour des boules qui ès. Marre de cette alumée et de ses hallu. C'était toujours comme ça les petites bourgeoises sous acide : elles se prenaient toutes pour la Pucelle d'Orléans. Dès l'aube, elle rejoindrait ses pénates avec une convocation devant le juge.
(source image : http://www.lyon.fr)

Comme prévu, dès les premières lueurs du jour, on la libéra. Elle prit la direction de son appartement. Mais les voix ne la quittaient pas, même en plaquant ses paumes très fort sur ses oreilles !
Elle devait très vite appelé son psy !
La messagerie de celui-ci lui apprit qu'il était en congés. Prière de rappeler sous huit jours !

Alors, elle comprit. Tout devint limpide. Il était avec eux et ses pillules ne faisaient qu'accroître l'emprise qu'ils espéraient avoir sur elle ! Mais elle ne s'en laisserait pas compter, oh non !
Avec ses 47 kg toute mouillée et son mètre cinquante-deux, elle se sentait la vigueur d'un champion poids-lourds.
Puis non, elle se ravisa. Il lui avait fourni les preuves de son intégrité.
Cela faisait presque deux ans qu'ils en avaient après elle. Au début, elle avait mis ces voix sur le compte du surmenage et son licenciement économique sur celui de la mondialisation. Mais maintenant !
Elle ne pouvait plus sortir acheter son journal sans qu'un passant ou le vendeur ne la regarde en fronçant les sourcils. Comme s'ils se disaient : " Ils ont raison, il faut la surveiller de près, elle en sait trop !"

Car ses voix, en effet, lui dévoilaient des choses surprenantes. Par exemple, elle se rendit en forêt de Fontainebleau où devait être caché, enfoui sous les racines d'un arbre tricentenaire, le Secret de la Trinité ou sinon, avaient dit les voix, le trésors des Cathares. Elles n'étaient pas certaines de leurs sources. Au final, après avoir creusé six bonne heures, il n'y avait rien eu à deux mètres de profondeur. Si ce n'est une douille de la Seconde Guerre Mondiale et un colier d'enfant. Aucun rapport, donc, avec la smala promise.
Les voix admirent, contrites, qu'elles avaient pu être induites en erreur.

(source image : http://www.ez2link.be/esoterisme/esote.html)

Mais le regard des gens changea très vite. Ses voisins, sa concierge, sa famille et ses amis même, tous très vite trouvèrent des prétextes pour ne pas honorer bun sourire ou un rendez-vous. Tous donc, elle en était convaincue, étaient "avec eux", ceux que les voix désignaient comme "les ennemis de la Vérité".



Seul son psy, donc, l'écoutait patiamment et avait tiqué à l'annonce de ses lectures favorites. Il lui avait conseillé d'arrêter de dévorer les romans, les thèses, les articles, et autres essais traitant d'ésotérisme, de complots (inter)planétaires et autres Graal et trésors des Cathares honteusement soustraits par l'abbée Saunières à la planète entière.
Elle avait mis six mois à se persuader qu'il nétait pas, lui aussi, avec eux. Il avait, pour cela, exhiber son arbre généalogique jusqu'au milieu du 17ème siècle et un obscure fermier du Lubéron qui préparait une longue lignée d'illustres inconnus, tantôt infirmes de naissance ou de guerre, souvent illettrés, et toujours sans rapport aucun avec le moindre mystère. Lui-même ne s'expliquait pas comment, avec un tel patrimoine génétique, il avait pu réussir sa vie. Il avait fait cette enquête pour lui prouver que les idées qu'elle se faisait ne reposaient sur rien de concret, avait-il dit, mais surtout parce qu'il avait trouvé cet arbre aux Puces et que l'idée lui était venue pour avancer dans la thérapie.
Il avait alors certes gagné sa confiance mais ne pouvait pas, sous le manteau évidemment, demandé pareille enquête à chacun de ses proches pour la ramener à la réalité ! L'astuce pouvait être éventée, bien sûr, mais surtout il n'était pas à l'abri d'une quelconque lignée bleue dans les veines d'un seul ami !

(source image : http://archive.lien-social.com/dossiers2002/611a620/615-2.htm)

Et là, aujourd'hui, il était en vacances. Que faire ? se demanda-t-elle.

Les voix lui répondirent. Elle devait danser toute nue sur le kiosque du Jardin du Luxembourg.
Elle s'y rendit peu avant midi et devant une assistance médusée, découvrit son anatomie, du reste avantageuse, en disposant soigneusement jupe, chemisier, string et chaussettes sur une chaise en fer. Elle dansa alors toute seule, jusqu'à ce que la maréchaussée ne la saisisse et ne la conduise au fourgon, une veste bleue marine pour costume, qui stationnait à deux pas du Panthéon.

A l'intérieur de quelques tombes célèbres, justement, des petits génies qui s'ennuyaient se félicitèrent :
- Quand même ! dit l'un d'eux. Elle fut coriace mais on a réussi ! Allez, à la suivante !!!

02/04/07
Séb.

lundi 5 mars 2007

au sujet de la Fin du Monde

(source image : http://bd.livres.poesie.nanook-world.com/article.php3?id_article=159)

La Fin du Monde est prévue pour ce soir. Ils l'ont annoncée ce matin à la radio. Les cons. Ils auraient mieux fait de ne rien dire et hop on se serait tous envoyés en l'air entre la goutte et la météo. Là, c'est le bordel, vraiment.
Les réseaux sont saturés. Presque plus de lignes téléphonique, les cyber cafés sont pris d'assaut, quand les propriétaires n'ont pas fui, les autoroutes peinent à supporter le poids des véhicules. En plus, il fait une chaleur de chien. Les cons. Feraient mieux de rester chez eux, de se faire une réussite ou un solitaire sur leur ordinateur, d'aller se promener une dernière fois là où il n'y a personne - sur une plage ou au milieu des arbres - ou même, soyons fous, de se jeter d'une falaise s'ils ont à ce point peur de ce qui va arriver ce soir. Mais non.
Ils rejoignent leur famille ou leur amour de jeunesse à l'autre bout du pays, ils tentent même parfois de les appeler en roulant - mais eux ne sont pas joignables, parce qu'ils cherchent eux-mêmes à joindre d'autres personnes. Feraient mieux de tous niquer une dernière fois avec le premier venu, au lieu de perdre leur temps dans les embouteillages. Les cons.

Faut causer des médias aussi. Pas tous à foutre dans le même sac, pour une fois.
Il y a les chaînes de télé et les stations de radio qui, carrément, n'émettent plus ou ont choisi de diffuser, ce qui est sans doute pire si l'on pense aux personnes grabataires qui n'ont plus la force de se lever pour aller éteindre le poste quand le personnel a foutu le camp, de diffuser donc, et en boucle, un bon vieux Derrick ou le dernier album de Lara Fabian.
Il y a aussi les stations qui n'y croient pas et font comme si de rien n'était - quoique les émissions prévues en direct aient été supprimées au profit de programmes enregistrés. Moi, je prends le pari que c'est encore un jeune stagiaire même pas payé qui est chargé de rester derrière ses platines, jusqu'à ce que mort s'ensuive, tandis que les chefs fuient sur les routes avec une malette sous le bras. Mais bon, ces stations sont ultra-minoritaires. Il n'y en a qu'une, en fait.
Enfin, il y a celles qui ont "bouleversé leurs programmes pour couvrir l'Evénement", comme ils disent, politiquement correct oblige, pour ne pas dire "émissions spéciales avec envoyés spéciaux, invités en plateau, et tout et tout, jusqu'à la Fin du Monde, qui est prévue pour ce soir, en fait, à 20h10, oui, juste avant "Plus belle la Vie", on a vraiment pas de chance !" C'est plus court de dire juste "l'Evénement".
Les envoyés spéciaux sont comiques - comme des pantins à qui on aurait arrachés leurs fils. Je m'explique. Un pantin, tu vois, ça ne réfléchit pas, bin non, pas besoin. Parce qu'il a un mec, il le sait, au-dessus de lui, qui lui dit quoi faire. Comme un journaliste, on lui dit quoi dire. Mais là, le gars, il est livré à lui-même. Et il est perdu. Alors, il laisse son ego s'exprimer - oui, c'est moi qu'on écoute, bon Dieu ! moi seul ! Il pourrait avoir envie de rejoindre quelqu'un, mais non, il sait que la ménagère de moins de cinquante ans et son petit fils l'écoutent religieusement, et ça le fait kiffer comme jamais, donc il fait du pillage de la boulangerie du coin le plus grand événement qui ne se soit jamais produit. Le con. Au lieu de se dire, et de le dire au caméraman encore plus con - parce que, lui, vu qu'on ne le voit pas, il pourrait dire démerde-toi au gars avec le micro, mais non - donc au lieu de se dire qu'il ne sert à rien et avoir envie de dégager fissa, même si aucun endroit sur Terre n'échappera au Grand Final, il reste. Le con.
Les invités en plateau, tout docteurs qu'ils soient, ne peuvent que répéter qu'on ne l'a pas vue venir, que c'est comme ça, que la Bible avait raison, et voilà, bien le bonsoir, je vais prendre ma tisane et au lit.
Ils auraient mieux fait d'inviter des artistes, au moins on aurait délirer et ça aurait été une belle mort. Mais non. Face au drame absolu, encore et toujours des intellos pour nous les briser. Les cons.
(source image : http://www.flickr.com/photos/home_of_chaos/243967399/)

On repasse aussi en boucle les adieux des différents chefs d'Etats, enregistrés le plus souvent quelques jours avant, histoire de se mettre à l'abri dans quelque bunker supposé pouvoir résister à tout - même si là, les experts ont dit que non. Ils sont désolés et, pour une fois, même dans les pays les moins religieux, on recommande les âmes de nos compatriotes au Grand Bonhomme. Les plus religieux, eux, alternent entre fatalisme - n'essayez même pas de fuir, contentez-vous de prier pour laver vos pêchés plus blanc que blanc, bande de cons - et espoir (on ne sait jamais, avec deux Ave Maria et trois Chari'ah, et ça peut passer en serrant bien les fesses).

Et il y a moi.

Je savais que ce 21 décembre 2012 serait le dernier jour accordé à notre planète. Bin oui. Il suffisait de s'intéresser à la civilisaton maya pour le savoir.
Alors j'ai agi en connaissance de cause. Pendant des années j'ai travaillé, j'ai aimé, j'ai produit, je me suis reproduit même, et là, depuis un an, je claque tout : j'ai voyagé, j'ai goûté à la luxure sur tous les continnents - même en Antarctique avec une Esquimaude à la peau flétrie, mais bon, au moins j'ai coché sa ligne.
J'ai tué aussi, histoire de voir ce que ça faisait. Dans une rue de Rio, un coup de couteau dans le dos d'un passant. Je lui ai demandé si ça faisait mal de mourir - il ne m'a même pas répondu, vraiment mort pour rien. Le con.
J'ai essayé toutes les drogues aussi. Bof bof. Je ne vois pas pourquoi on en fait un si grand Eldorado. Autant t'endormir et suivre attentivement tes rêves, tu délireras pareil.
Comme je n'avais plus de liquidités, j'ai emprunté un peu à tout le monde : à une dizaine de banques, à des caïds aux zizis très longs, si j'en juge par la taille de leurs mitraillettes, à des femmes séduites mais suffisamment éloignées les unes des autres pour se croire uniques - les connes - et à des gens à qui je faisais croire que mon enfant, unique, avait la rage et qu'il fallait l'opérer d'urgence au Kenya - seul pays à réaliser ce genre d'opération, précisai-je pour être sûr d'arnaquer les plus cons des plus cons et donc, ainsi, d'avoir moins de remords.

Et nous y voilà. Encore deux minutes.
Je suis assis sur un banc. Derrière moi, des gens se sont réfugiés dans une église. Les cons. La comète ne va pas rebondir sur le clocher comme par magie. Au moins, ils sont plus silencieux que ces grands benêts qui n'ont vraiment rien compris et qui continuent de piller le centre ville, avec lecteurs dvd, consoles de jeux ou écran dernière génération sous le bras, avant de les charger dans le coffre d'une bagnolle volée chez BMW. Qu'espèrent-ils ? Les revendre ou jouer une dernière fois à PES avant la fin ?

J'ai passé ma journée à observer mes semblables, à essayer, une dernière fois, de les comprendre. Mais je n'y arriverai jamais. Ils sont trop différents les uns des autres et, surtout, trop prisonniers de leurs certitudes et de leurs instincts, pour que quiconque puisse émettre une théorie cohérente à leur sujet. C'est peut-être pour ça que le Grand Architecte, s'il existe, a décidé d'appuyer, ce soir, sur "reset". Peut-être espére-t-il qu'on sera moins cons s'il nous reconstruit avec nos cendres.
Tiens, on la voit bien la comète. Encore trente secondes et hop, salut tout le monde, on s'appelle et on se fait une bouffe là-haut. Aucune main gigantesque ne viendra la boxer. Dieu s'en branle de nous, en fait. On peut se faire violer, tuer, démembrer, ou simplement crever de faim, ça lui est égal. Preuve soit qu'il n'existe pas, soit que c'est vraiment un charlatan de la bonté.

(source image : http://www.tcsdaily.com/article.aspx?id=091106A)


Mais...

J'ai bien senti une petite secousse, mais... Elle est où la grande explosion avec laquelle on nous rabâche les oreilles depuis ce matin ? Et la lame de fonds planétaire qui devait masquer les étoiles et tout et tout ? On les voit encore.
Je me lève et vais interroger une rescapée cathodique en devanture. Un jeune homme tient encore son micro et il vient seulement de constater que l'heure fatidique est dépassée de deux minutes. Il interroge la nature du regard. Une femme court vers lui, l'embrasse à pleine bouche, et lui crie dans les tympans que Dieu ne nous a pas abandonnés, qu'il a renoncé à cet Apocalypse. Il nous a rachetés une seconde fois, à nous de ne plus le décevoir !
Un scientifique, sorti d'on ne sait où, prend alors la parole en plateau - décidément ! - et explique qu'il croit connaître la raison de cet "échec", dit-il. Personne ne relève. Tiens. L'atmosphère terrestre a sans doute sufisamment désagrégé la comète pour qu'elle ne représente plus de danger. Si ce n'est une légère secousse sismique et un tout petit tsunami de rien du tout, comme le montre à présent quelques caméras à l'autre bout de la planète.
Les gens sortent de chez eux, de leurs voitures, des lieux de culte, et se mettent à pleurer et à s'embrasser. Palestiniens et Israéliens, qui communiaient dans la prière, font de même. Les cols blancs tombent dans les bras des diseuses de bonne aventure, des putes ou des clochards.

Et moi je rejoins mon banc. Qu'est-ce que je vais dire aux gens à qui je dois tout cet argent ?
Je vérifie que mon barillet est encore chargé.
Adieu.
(source image : http://www.1000nouvelles.com/Luis/suicide.html)
Séb.

mardi 16 janvier 2007

Un jour une lettre


Un jour une lettre est venue gratter à ma porte, comme ça, l'air de rien. Courte sur pattes et frêle comme un fêtu de paille, elle n'avait pu sonner, ni frapper, juste gratter. J'ouvris, inspectai l'horizon, et, tout en maudissant déjà quelque garnement, m'apprêtais à refermer quand dans ses habits trop amples, elle toussota.
- Je suis là, fit-elle d'une voix aussi triste qu'inaudible.
Je m'accroupis et lui offris ma paume. Elle prit appuie sur le long de mon pouce, énormité rongée et cramoisie, et se retrouva au sommet de cette arête dangereuse. Elle soupira et se laissa glisser au creux de ma main.
- Ouf, l'entendis-je souffler.
Ma main se fit ascenseur, mais le plus lentement possible sembla déjà trop rapide car mon hôte parut ébouriffée. Elle fit bientôt face à mon gros oeil marron. Il ne sembla pas l'effrayer outre mesure.
Je me demandai si, face à celui, mettons, d'un T-Rex, j'aurais adopté la même quiétude. Mourir pour mourir, me dis-je aussitôt, autant éviter d'exploser moi-même mes propres tympans.
Je lui souris. Elle fit de même.
C'était un A. Initiale d'une histoire nouvelle, pic à la verticale telle une fusée, dessin raté de la partie inférieure d'un personnage, elle pouvait être tout cela à la fois. Ses habits, en réalité, n'étaient que charpie noirâtre, sorte de voile pudique partant de la tête et s'arrêtant à mi-cuisse. Elle me fit penser à une fille afghane. Je ne discernais ni ses yeux ni sa bouche. En avait-elle seulement ?
Je lui aurais volontiers proposer quelque chose à boire mais va savoir si une lettre, ça boit. Un O, comme un D, ou un Q pas de problème, ils boiraient peut-être avec raison craignant de se noyer, voire un B, qui pourrait marcher les jambes lourdes et l'esprit serein, mais un A ? Comme un P, il risquerait de tituber aussitôt, même sans alcool. Il deviendrait hydrocéphale et mourrait. Que donnerait un... biscuit ? Je lui en proposai une menue portion mais elle déclina mon offre, poliment mais fermement. Bon.
Peut-être qu'une lettre ne se nourrit pas, après tout. Qu'elle se suffit à elle-même.
Nous entrâmes, je lui fis visiter mon chez-moi aux tapisseries sans motifs et aux pièces exigües. Elle parut ravie, solidement ancrée au centre de ma ligne de vie ; elle ne parla cependant pas.
Enfin, nous retrouvâmes mon vestibule et je dus avouer, penaud et presque de manière inaudible eu égard à ses tympans que j'imaginais toujours fragiles, que je ne savais plus trop quoi faire. Sorte de grand couillon mortifère, seul dans son entrée, mais avec une lettre au creux de la main, invitée surprise d'une fête impossible.
Elle me fit alors part de son souhait. Je frémis d'angoisse. La peur du ridicule, non, je l'avais dépassée depuis le jour où, pour mon premier jour au collège, devant près de mille élèves incrédules, je m'étais lamentablement ramassé en trébuchant sur cette satanée marche que tous avaient vu, sauf moi. Et j'avais survécu, preuve que le ridicule ne tue pas. Mais l'angoisse oui. A petits feux. Puis, lorsque vous êtes à l'agonie, elle repart comme si de rien n'était. Irréductible, insensée, nauséabonde. Infaiilible, décidant seule de ses dates de réquisition et de sortie de mon cerveau asservi ; oui.
Pour farfelu qu'il fût, son souhait, la seconde suivante, me séduisit, m'enthousiasma même.
Je requis simplement un petit peu de temps avant de la satisfaire. Indifférente, elle accepta. L'essentiel étant le résultat. Nous en convînmes aisément.
Je me mis au travail, elle, tranquilement installée dans mon fauteuil devant "Les Feux de l'Amour", patientant. Je crus déceler quelques sanglots mais je n'en fis de cas. Après tout, une lettre a bien aussi le droit d'être émue par les rocambolesques mésanventures de gars et de filles ayant échappé, approximativement, un million de fois aux pires machinations de l'amour.
Moi, la mienne serait simple.
Je répondis à son voeu assez rapidement. Elle voulait en effet être l'héroïne première, initiale, d'une histoire d'amour tragique. Je la saisis au vol, à la fin de l'épisode, et la plaquai subitement sur une feuille blanche, immaculée. Elle sourit d'aise, mais, l'oeuvre achevée, se figea pour l'Eternité.
Mon chef d'oeuvre serait d'une limpidité exquise, mêlant les différentes étapes d'une histoire, la rencontre, la séduction, la passion des corps et la rupture poignante des âmes, en deux mots : A JAMAIS.

Séb, Nancy, le 16 janvier 2007.

source image : http://www.postershop.com

jeudi 11 janvier 2007

texte de Séb pour l'atelier "rencontres improbables"


Un dictateur crocodile, aux pays des elfes donc, se promenait un matin dans les rues de sa capitale. Sa queue zigzaguait joyeusement, entourée d'elfes en armes et aux aguêts, quand il se remémorait non sans gloire sa prise de pouvoir, toute récente.


Il se revoyait gravir, dans un total anonymat, les marches du palais des elfes, il y a quelques semaines, pour se prosterner aux pieds de leur empereur. On l'avait trouvé errant, âme en peine, entre les deux mondes, celui des humains et celui des elfes, et il avait expliqué que Dundee l'avait abandonné, au profit d'une « petite pouf d'Hollywood », et qu'il s'était senti nié dans son identité même de crocodile. Depuis, il errait. On compatissait, l'oeil brillant. Mais on avait mis cela sur le compte d'un delirium très mince. En effet, personne, même chez les hommes, ne s'appelerait Dundee. Vraiment trop laid.

Puis, en lui racontant mille blagues d'elfes, avec ceci d'ennuyeux qu'il faut être né elfe pour les comprendre, on le conduisit à l'empereur. Il serait ravi de rencontrer une nouvelle espèce, rampante qui plus est, donc presque à hauteur d'elfe. Le crocodile, lui, rassuré de pas être tombé sur de vils chasseurs, les suivit sans mot dire et sans se douter du cruel destin qui lui était réservé.

En effet, les elfes, il faut le savoir, n'ont de gentil que ce que la légende corrompue leur a outrageusement octroyé. Ce sont en vérité des êtres sadiques, lubriques et, surtout, cupides. Or, ils savaient bien qu'un crocodile constituerait auprès des hommes une denrée hautement négociable. Quelque ambassadeur était en effet revenu récemment avec de belles bottes d'un caoutchouc inconnu.

Ce plan, secrètement ourdi dans les têtes, le crocodile ne s'en doutait pas. Il pensait qu'on le reconduirait chez lui, avec les honneurs, une fois les cérémonies et autres présentations officielles expédiées.

Ainsi, il gravit les marches avec entrain certes, mais difficulté, car ce protocole n'était pas prévu dans son code génétique. En portant un regard sur sa droite, il surprit une scène sans équivoque : deux elfes, visiblement deux dignitaires, se frottaient les mains. Quelque part sous une roche, se lovait une anguille que sa langue de crocodile se fit un devoir de déloger. Il avisa alors une trappe pour le moment fermée, située aux pieds de l'empereur. On voulait donc l'y voir plonger. Il s'arrêta net et fit de telles courbettes et enchantements en direction de l'empereur que celui-ci sauta de son trône et, lorsqu'il en vint à lui caresser la tête en guise de remerciements, se fit dévorer tout cru. Les dignitaires blèmirent, accoururent et rejoignirent leur chef.

Ainsi fut déclaré nouvel empereur des elfes un crocodile totalement inconnu et tout autant totalitaire dans sa politique.


Ce matin, rampant au coeur de sa capitale, les crocs en alerte, il revivait ces scènes superbes. Mais il devait accueillir un nouveau commerçant, comme le voulait la coutume. Il s'était motivé en se rappelant qu'il avait faim.

Lorsqu'on lui ouvrit la porte et qu'il découvrit l'identité du nouvel arrivant, il eut un bref mouvement de recul. Mais trop tardivement, car Dundee avait dégainé, épaulé et tiré entre les deux yeux.

Aussitôt, on paya grassement le chasseur, qui repartait déjà au bras d'une poupée siliconée, et un nouvel empereur fut nommé.

Séb.

Source image : http://www.crocodile.de/index.htm

samedi 30 décembre 2006

de guerre lasse


sources image : http://fr.wikipedia.org/wiki/1916


Réveillon de guerre


24 décembre 1917

Je te reprends, journal, comme hier, avec le même désir : plume, encre, emportez-moi loin d’ici !

L’assaut de ce matin a tourné à la boucherie. Les cris des blessés, à peine morts, jonchés et parsemés comme des plants de tomates allongés, se mêlaient aux croches des balles, aux silences suivants l’éclat de l’obus. Les mottes de terre s’élevaient, comme soulevées par une force intérieure infernale, tourbillonnaient un instant, parfois s’évadaient par delà une clôture éventrée, et retombaient, toujours vaincues. Ma mitraillette faisait trembler mon bras, mon buste, mes dents, comme lors d’un froid subi et sans cesse, aussitôt, le transmettait dans le cœur d’un ennemi. Inconnu et ennemi, quelle bizarrerie ! Je pourrais, j’aurais pu, être son ami. Mort, il demeure aussi mystérieux et informe que vivant : avec pour seul point commun ce regard, identique au mien, plein de peur et d’incompréhension. Tirer, sans même viser, tirer, tirer et tuer. Les blessés, il aurait fallu les faire prisonniers et les nourrir. Tuer. Après la première salve de l’assaut, je me suis caché dans un trou. Je devais couvrir avec d’autres – Lucien et Louis en tête de chaque unité – ceux qui devaient par les ailes prendre en contre la citadelle ennemie. Nous la prendrions ; ils la reprendraient tôt ou tard, mais… il fallait. Pour l’instant, je suis assis dans la boue, les battements de mon cœur orchestrés par une baguette en fureur, les tempes et le front luisants.

Ma mitraillette est plaquée contre ma poitrine ; je la sens prête à me brûler la chaire et à me fondre un à un les nerfs. Je tourne le dos à la citadelle ennemie, mes côtes semblent s’enfoncer et se perdre dans cet amas boueux et animal où un obus vint faire son lit mortuaire. Je m’imagine, là, ce soir, vivant, blême. Les cheveux poisseux, la gorge sèche et les yeux et les poumons vides, je m’imagine échappé de l’Enfer et devant y retourner. Quel répit avons-nous, nous autres martyrs modernes ? Entre deux tranchées, le soleil se refuse à nous. Notre étoile, c’est le caillou noir et immense, resté bloqué au milieu d’une paroi humide. Je dois me relever, je dois me retourner et tirer, tirer…

Je n’entends plus les voix : Y en a-t-il seulement ?

Plus mort que vif, plus ombre que chaire, plus soldat qu’homme, je me dresse vivement, pointe mon canon, ferme les yeux un instant et tire, tire…

  • Cessez le feu !


Je cesse le feu. Oui, ce n’était pas qu’une impression, qu’un mirage désiré. Les deux seuls soldats à l’intérieur s’étaient rapidement rendus et, lorsque j’avais tiré, levaient haut les mains. Aussitôt, celui que mes balles avaient refusé de déchirer, plonge à terre, en rage, et je l’imagine prendre la tête ensanglantée de son ami dans ses mains poisseuses et le supplier de revenir. Lui dire que demain, ils déserteront et quitteront cette anti-chambre des cauchemars, qu’ils élèveront ces chèvres dont ils avaient parlées, et… mais non, c’est la mort qui t’attend, bras ouverts et souriante. Le cri qui suivit me tira de ma rêverie. On me retira mon arme de peur, certainement, que je ne la retournasse contre moi. Tuer alors que, pour une fois, on ne me le demandait même pas, ou si peu. J’étais passé, en une seconde, de soldat à meurtrier. Mais quelle différence ? Ne sommes-nous pas tous, ici, sur ces chemins ouverts sur les entrailles noires de la terre, des tueurs condamnés à tuer ? Donnez mon arme à mon président, qu’il tue le président ennemi, ou qu’il se fasse tuer, et laissez-moi serrer la main à mon ennemi. Tiens, ce soir, c’est le Réveillon, demain Noël. Je pars.

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25 décembre 1917

Ma chère Adèle,

Joyeux Noël, c’est le plus important. Au Diable la guerre et les généraux et Joyeux Noël ! Si tout va bien, je serai auprès de toi et d’Henriette (je t’aime, mon enfant, ne l’oublie jamais) pour le mois de Mars. Les rumeurs disent que la guerre est bientôt finie. Aux nouvelles, il y a du changement et, sur le front, nous en avons tous assez. Ma pauvre Adèle… Hier soir, nous avons assisté à une scène incroyable, après celle désolante de hier matin. La guerre est déclarée par des fous et nous rend fous, tous autant que nous sommes. Pauvre pays… Tu te souviens certainement de ce petit bleu, qui vient d’être incorporé. Je t’avais dit qu’il avait été arraché à son université, mobilisé sur tirage au sort pour venir se battre. Depuis, j’ai appris qu’il était poète. Pas un grand, mais poète tout de même. Au bouillon, il nous a récités quelques poèmes qu’il avait écrits. Il nous parlait de mers, de rêves, de femmes jamais atteintes… Nous rêvions, nous les vieux, avec lui, partagés entre le recul amusé et la joie d’être tout de même transportés… loin d’ici. Les tranchées disparaissaient et nous imaginions, à leur place, les rivières qu’il nous décrivait se plongeant dans ces océans verdoyants et caressant ces îles dont il était l’unique découvreur. Les balles devenaient des colombes souriantes et les obus de lourdes semelles que nous aurions tous à enfiler pour nous évader.


Hier matin, nous devions gagner un point stratégique et, sur notre passage, deux soldats, de corvée de garde sans doute, se cachaient derrière une motte, tout autant pacifiques que nous tous. Ils levaient les mains et nous nous apprêtions à les faire prisonniers sans problème. Seulement, le poète, Dieu seul sait pourquoi, a fait feu, un feu nourri jusqu’à ce que nous lui ordonnions d’arrêter, et tua l’un des deux soldats. L’autre s’agenouilla et dans sa langue dut le porter loin de nous. Il se releva et nous insulta avec une haine indicible. Nous avions, depuis longtemps déjà, battu en retraite – notre mission avait échoué – et nous avons dû l’abattre de peur qu’il ne nous tue tous. Le poète, lui, blême, n’a rien dit jusqu’au soir. Il n’a rien voulu manger et le soir, il a quitté sa table de fortune en nous disant simplement qu’il partait et il s’est dirigé, l’échine courbée, vers le champ de bataille où il se fit immédiatement coupé en deux par une rafale ennemie. Nous aurions pu envisager, comme l’année dernière, un cessez-le-feu pour cette date, mais ce geste insensé nous en empêcha. Nous luttâmes une bonne partie de la nuit. Noël ne fut qu’une nuit comme les autres : entre le sang et les cris.

Mais n’oublie pas, ma chère petite femme, d’embrasser Henriette et de lui dire que son papa pense à elle et qu’il va très bien, dans son hôpital où il est docteur. Que jamais ces lignes ne lui parviennent, surtout.

Ton mari qui t’aime.

Séb.

béné dit cités et tout


Révélations


Il s’était longtemps contemplé devant la glace. Rasé de près, impeccablement cravaté, chaussé brillamment, portant un pantalon de bonne coupe et tout sourire, il était prêt pour la grande épreuve. Sa future fiancée l’attendrait devant la porte d’entrée, lui ferait part de l’ambiance et le préparerait à toute contrainte imprévue.

Il s’installa dans le bus en prenant bien garde aux autres passagers ; un pli et toute sa préparation serait fichue ! Il en descendit avec, dans la poitrine, cette boule qui n’avait cessé de croître depuis deux semaines et l’invitation. Cela faisait deux ans qu’il attendait de les rencontrer et le grand soir était enfin venu. Elle lui avait tellement parlé de ce père brillant avocat et de cette mère pieuse enseignante qu’il avait l’impression de les connaître. Peut-être cette boule était-elle dû à cette connaissance. Non, c’est idiot, la crainte est naturelle ; ce sont des personnes charmantes qui ont donné la vie à la femme que j’aime.

Comme prévu, Emmanuelle l’attendait sur le pas de la porte, dans sa robe de taffetas et de soie grise qu’elle ne présentait que pour les grandes occasions. Elle s’était finement maquillée et elle lui parut plus belle que jamais. Elle déposa un baiser timide sur le coin droit de sa bouche et lui glissa à l’oreille : « Tout va bien se passer. Ils sont très contents de te rencontrer. »

Elle le fit entrer, lui prit son manteau qu’elle suspendit au porte-manteaux dans le vestibule et ils gagnèrent le living-room où la table, ovale, avait été mise avec soin et raffinement. Quatre couverts avaient été dressés. Les entrées étaient déjà en place, dans leurs soupières ou leurs plats en argent. Sur la table basse, un peu plus loin, trônait un cendrier en cristal. Le jeune homme se détendit en pensant qu’il pourrait fumer à la fin du dîner. Sous la massive table en chêne, était disposé un tapis sans doute persan et restituant ce qui lui parut être une bataille médiévale, peut-être le rappel d’une croisade. Il s’étonna qu’il n’y eût pas de télévision. Les seules images en couleurs représentaient, sur un tableau imposant, Marie tenant l’enfant Jésus dans ses bras, sous les yeux bienveillants de Joseph et des Rois Mages. Enfin, toute l’argenterie et les photos de famille trônaient fièrement dans le living, à sa gauche. Au milieu, Emmanuelle souriait au jour du soutien de sa thèse universitaire. C’est à ses côtés, sur cette photo distante de quelques mètres, qu’il les vit pour la première fois : lui, serein, visage ouvert et yeux fermés au moment du cliché, un brin autoritaire avec sa moustache magnifiquement taillée et bombant le torse comme tout homo sapiens savourant la victoire des siens ; elle, fluette, les yeux bleus pétillants de fierté, petite bouche rosie, un petit carré qui mettait plus en valeur son regard que le brun sans beauté particulière de ses cheveux. Il allait ouvrir la bouche pour dire, prosaïquement, qu’ils avaient l’air charmants, lorsqu’ils arrivèrent dans son dos. Il ne s’était pas aperçu qu’Emmanuelle les avait rejoints dans la cuisine et accompagnés au salon. Il se retourna vivement en attendant la voix de ténor de Monsieur le Père et tendit maladroitement la main.

« Enchanté de faire enfin votre connaissance, Monsieur, dit-il en cachant de son mieux sa détresse profonde. Et vous aussi, Madame, se rattrapa-t-il lorsque la petite femme passa le seuil dans la foulée et l’ombre de son mari. »

  • Moi aussi, jeune homme. Mais installons-nous, je meurs de faim.

Il entraîna tout le monde dans son sillage. Il avait serré la main de ce grand gaillard timide, de ce rustre qui ne s’habille même pas en Calvin Klein, avec une forme profonde de désintérêt, de celui que l’on réserve à un rendez-vous mineur précédent un entretien capital.

Ils s’assirent. La maman souriait benoîtement et Emmanuelle respirait lourdement, comme le prouvait sa poitrine qui se soulevait et s’abaissait à la manière d’un océan déchaîné. Le père prit la parole :

  • Ainsi donc, vous avez fait vos études avec ma fille ? Vous êtes le premier ami qu’elle laisse pénétrer ici. Vous devez sans doute avoir de grandes qualités, mon garçon. Pardonnez-moi, mais j’ai oublié votre prénom.

  • Papa !

  • Ton père a le droit de commettre des oublis, ma chérie.

  • Alexandre, je m’appelle Alexandre, Monsieur.

  • Très bien, Alexandre. Vous envisagez quel avenir professionnel ? (Alexandre avait une réponse toute prête)

  • Je vais créer, dans les mois à venir, mon étude notariale, Monsieur.

  • Très bien, très bien. Et vous avez une femme ? Enfin, je veux dire, vous fréquentez quelqu’un ? Car vous savez que nous devons tous trouver notre Eve.

Emmanuelle enfonça son menton entre ses omoplates et devint progressivement rouge. Sa mère écoutait sans bouger. Alexandre, lui, avait reçu un violent coup. Ainsi donc, ils ne savaient pas pour eux. A quoi rimait cette invitation ? Il se contint de son mieux, ferma un instant les yeux et répondit en souriant.

  • C’est à dire non, Monsieur, plus vraiment. Jusqu’à récemment, je pensais pouvoir partager ma vie avec quelqu’un, mais je me suis trompé visiblement.

  • Il ne faut pas dire ça, mon enfant, dit Madame la Mère. Tout n’est peut-être pas perdu. Savez-vous ce que dit notre Seigneur ? « Pardonne nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. » Cette parole s’applique aussi pour cette jeune femme : elle s’apercevra tôt ou tard de l’homme charmant que vous êtes.

Ces références religieuses commençaient sincèrement à l’énerver. Peu à peu, il comprenait certaines réactions rencontrées pendant deux ans chez cette femme qui, désormais, semblait incapable de prononcer le moindre son, repliée dans un mutisme exacerbé.

  • Bien, dit le pater familias, avant de passer à table, vous voudrez bien, Alexandre, bénir ce repas que Notre Seigneur nous offre ce soir. D’ordinaire, c’est moi qui m’en charge, mais la coutume veut que ce soit l’invité, les soirs de fête, qui le fasse. Allez-y, nous vous écoutons.

  • Je crains, répondit le jeune homme en souriant nerveusement, que cela soit impossible. Je refuse de remercier un Dieu auquel je ne crois pas.

Le visage du père perdit son sourire et la mère ne put réprimer un « Oh ! » horrifié. Emmanuelle ferma les yeux. Elle devait masquer ses larmes.

  • Et pourquoi donc ? demanda l’avocat dans un élan apoplectique

  • Parce que, Monsieur, je ne pense pas qu’avant de manger, nous devions remercier le Seigneur de nous donner à manger tous les jours, tous les soirs, dans une visée égoïste, alors que la faim touche près d’un habitant du monde sur deux. Nous ne devrions pas le remercier, mais bien le blâmer d’une telle injustice. Demandez-lui plutôt ce que le Cambodgien, le Somalien ou même l’homme au coin de votre rue à qui, en descendant du bus, j’ai donné une pièce, et à qui vous auriez peut-être donné un cendrier en cristal, aura à manger ce soir.

Il avait répondu avec sincérité et facilité. La boule avait disparu. Il se leva de table, alors que les autres convives restaient bouche bée, sans oser se regarder, et à l’instant où il enfilait son manteau et son applomb, il ajouta :

  • Ah, j’allais oublier, il va de soi que j’ai défloré votre fille avant le mariage qui n’aura plus lieu.

Séb.